Le concept de ‘Smart City’ est de plus en plus répandu. Il concerne tous les acteurs urbains : les citoyens, les politiques, les académiques, les entrepreneurs, etc. Tour d’horizon pour mieux cerner ce qui se cache derrière cette notion à la fois vaste, diverse et néanmoins au cœur du quotidien des environnements urbains.

Si la plupart des espèces tendent à vivre dans leur habitat naturel, l’homme s’est construit au fil des âges un habitat de plus en plus artificiel. Pourtant, il s’y adapte et continue à le construire au fil des générations. Actuellement, plus de la moitié de la population mondiale séjourne en milieu urbain. En Europe, la proportion s’élève à 66% (Eurostat, 2014). Or l’influence d’un environnement sur un individu est loin d’être négligeable.

 

Ville de Songdo, Corée du Sud : conçue par Cisco Systems imaginée comme une ville connectée, une smart grid pouvant influer sur tous les aspects de la vie de ses habitants (source photo).

 

Au fil des époques, des fléaux ont été provoqués ou favorisés par ces environnements artificiels. Au début du millénaire, on parlait alors d’épidémies de tuberculose ou de choléra expliquées alors par les conditions sanitaires des milieux urbains et la densité de la population (ex : l’épidémie à Florence en 1348 qui a décimé 80% de ses habitants). À l’ère de la révolution industrielle, la pollution a pris le relai sur certaines villes (ex : Le grand smog de Londres en 1952). Ces situations de crises ont amené une réflexion globale sur les défis du développement humain au sein des localités. Toutes ces démarches sont aujourd’hui rassemblées sous une dénomination : Les ‘Smart cities’, des villes intelligentes dont l’ambition est de réduire l’impact sur l’environnement, d’offrir une meilleure qualité de vie et santé aux citoyens.

 

Smart City, un concept pluriel

Le concept de « Smart City » est traditionnellement associé aux technologies numériques dans la conception de la cité de demain. Toutefois, une définition plus large, incluant les concepts de bonne gouvernance, de développement durable ou encore de design urbain, est de plus en plus acceptée. Pour reprendre la définition d’Andréa Caragliu [1], professeur des économies urbaines et régionales à Milan, « une ville est intelligente lorsque les investissements dans le capital humain, le capital social et les infrastructures classiques et modernes permettent une croissance économique durable, une meilleure qualité de vie et une gestion saine des ressources naturelles, à travers une gouvernance participative. »

 

Six grandes dimensions [2] sont de plus en plus communément présentées comme les composantes clés pour les projets ou les initiatives « Smart City » :

  • Smart Living : Moyens mis en œuvre afin de vivre sainement et en sécurité dans une ville culturellement dynamique ;
  • Smart Economy : Facteurs de la compétitivité économique comme l’innovation, l’esprit d’entreprise, la productivité et la flexibilité du marché du travail ;
  • Smart People : Compétences des personnes et accès à l’éducation, à la formation et à la gestion des connaissances de chaque citoyen ;
  • Smart Governance : Services et interactions qui lient et intègrent les organisations publiques, privées, civiles et européennes afin que la ville fonctionne plus efficacement ;
  • Smart Mobility : Système moderne et durable de transport qui correspond à des systèmes de transport et de logistique intégrés et communicants ;
  • Smart Environment : Gestion équilibrée des ressources naturelles et patrimoniales, diminution de la pollution, et toute action en faveur de la protection de l’environnement.

 

Facteurs de crise Vs vecteurs de bien-être

Avant d’entamer tout projet ‘smart’, une phase d’observation est nécessaire. Les facteurs de crise, tels que le stress, l’insécurité, l’isolement, la pollution ou encore le manque d’activité physique ne sont que la conséquence de situations. En partant de cette étape d’analyse, il devient alors possible de trouver des solutions.

 

Actuellement, les maladies responsables de la plus forte surmortalité au sein des villes sont les maladies cardiovasculaires. Cela s’explique de deux façons : les habitudes alimentaires qui ont changé et l’activité physique qui a nettement baissé. Cela se traduit concrètement par une forte croissance des cas d’obésité. Or, des études ont montré qu’une marche de 2km par jour était suffisante pour en réduire l’incidence. Des chercheurs anglo-saxons ont donc abouti au concept de ‘walkability’ (marchabilité) afin de déterminer les facteurs pouvant encourager les habitants à pratiquer la marche ou se déplacer à vélo. Ainsi s’est développé le Design actif : un environnement urbain qui invite les utilisateurs à bouger de façon agréable : des escaliers qui donnent envie de les gravir, des trottoirs suffisamment larges et aménagés pour inviter au déplacement piéton ; etc.

 

Autre préoccupation, la pollution. Qu’il s’agisse de particules fines ou de sols contaminés, des adaptations doivent être pensées pour que la santé des habitants n’en soit pas affectée. Les solutions peuvent alors prendre la forme d’une réaffectation de ces lieux par des espaces verts avec de la végétation capable de pomper et de réduire la contamination des sols, ou encore la présence de particules fines.

 

Du côté des vecteurs de bien-être, on pense alors à la proximité, l’attractivité, la fluidité, le dynamisme, le confort ou encore la diversité. A nouveau, ces vecteurs résultent de situations qui ont été plus ou moins pensées à cet effet : l’accès aux commerces, les espaces verts au cœur des villes, les places de rencontre, etc.

 

Construire ou reconstruire

Depuis 2001, l’espérance de vie est plus élevée pour les personnes vivant en centre urbain plutôt en milieu rural. Cela démontre l’impact important des milieux sur la santé des habitants.

 

Prenons le cas de la ville de Songdo, en Corée du Sud. Cette cité a été construite par un consortium privé sur une île artificielle. Elle possède la particularité d’être la résultante de la plupart des théories de planification urbaine à la mode : ville dense et compacte, très économe en énergie, sans le moindre rejet de CO2, disposition étudiée des parcs, des commerces ou encore des écoles pour faciliter la ‘marchabilité’, etc. Par ailleurs, Songdo est truffé de capteurs électroniques, tout est connecté électroniquement et consultable via un smartphone. Il y a un revers de la médaille à cette situation : sous couvert de vouloir optimiser la santé des occupants, les indicateurs généraux de la santé sont également surveillés. Ce lieu de vie prend ainsi des allures ‘orwelliennes’.

 

Autre situation, celle de Detroit aux États-Unis. Alors qu’elle était un modèle de ville ‘smart’, plus de la moitié des habitants ont quitté la ville depuis les années 1950, une désertion qui s’explique notamment par la délocalisation d’une industrie automobile structurante. A mesure que la population a commencé à baisser, l’entretien des réseaux (eaux, égouts, électricité, transports) est devenu de plus en plus couteux. En même temps, les recettes fiscales baissaient. S’en sont suivis des problèmes sanitaires et de criminalité importants. En 2009, la municipalité a alors entrepris une vaste étude stratégique en associant une pluralité d’acteurs, des voisinages aux associations en passant par les acteurs économiques et décisionnels. En 2013 a vu le jour un plan guide ‘Detroit Future City Framework’.

 

Des méthodes de lecture pour mieux appréhender

Dans tous les cas, la ‘smart city’ doit être vue avec une vision systémique qui englobe tous les paramètres de la vie urbaine. Aujourd’hui, des guides ont vu le jour pour apporter une méthode dans le questionnement autour du mieux-vivre en milieu urbain.

 

Prenons la méthode « BIEN VIVRE LA VILLE. Et si la ville favorisait la santé et le bien-être ? » [3], éditée par la fondation AIA, propose des grilles de lecture incluant la métropole, la santé et l’environnement.

 

 

En Belgique, le Smart Cities Institute (voir article La ‘Smart City’, un concept à apprivoiser ?) travaille dans ce sens et accompagne les différents projets en phase avec cette démarche.

 

De la diversité

Un projet ‘Smart city’ doit englober différentes dimensions et être ajusté aux spécificités d’un lieu. Quelques exemples néanmoins, plutôt que de longues explications…

 

Parc « curatif » : Central Park, Taichung, Taïwan

Entre autres méfaits, le changement climatique engendre davantage de chaleur, d’humidité, de pollution. Taïwan incarne à sa manière cette nouvelle donne atmosphérique. Entre 2012 et 2018, le parc de 67 hectares a été réaménagé par l’architecte Philippe Rahm et la paysagiste Catherine Mosbach.

 

Le parc est divisé en trois types de microclimats. Le plus frais se prête à la balade paisible. Le plus sec, qui passe par quelques collines, est propice au sport. Le moins pollué, tout plat, s’adresse aux enfants et aux personnes âgées. L’accentuation des microclimats du parc a recours à différents dispositifs. A commencer par les différentes essences d’arbres, choisies pour leurs capacités à donner de l’ombre et de la fraîcheur, à absorber l’humidité ou la pollution. Des installations artificielles renforcent ces propriétés naturelles, comme un grand brumisateur, une soufflerie d’air frais, une sorte d’«ombrière» qui ne laisse passer qu’un faible rayonnement solaire, équivalent à la lumière lunaire. L’énergie nécessaire au fonctionnement des dispositifs artificiels est renouvelable : elle provient de panneaux photovoltaïques et d’installations géothermiques.

Central Park, Taichung : park rendering (all images © Catherine Mossbach & Philippe Rahm)

 

 

Design actif: Cooper Union, Morphosis, New York, USA

Inauguré en 2009, ce bâtiment universitaire se caractérise par un escalier de six mètres de large, qui grimpe et ondule baigné de lumière naturelle, attire le regard vers le haut.

Conçu par l’architecte Thom Mayne, l’atrium avec son escalier en plein milieu devient le point central intérieur de toute la structure. Les volées de marches deviennent ainsi un lieu pour s’asseoir, pour bavarder entre deux cours, etc., et la majorité l’emprunte pour monter et descendre.

 

Cooper Union, Morphosis, New York, USA

 

 

 

Architecture placebo : Maggie’s Center

Dans les années 80, une étude sur l’effet d’un environnement vert a été menée sur des patients. Deux groupes de patients auxquels on avait enlevé la vésicule biliaire ont été comparés : le premier groupe qui était en revalidation disposait d’une vue sur un magnifique environnement verdoyant et, l’autre groupe, sur un mur de pierres grises. Les résultats furent surprenants. Le groupe qui pouvait contempler la verdure a pu rester moins longtemps à l’hôpital et a utilisé beaucoup moins de médicaments antidouleurs.

La philosophie des Maggie’s Centers est de proposer un lieu d’accueil basé sur les résultats de cette étude et proposer un lieu agréable et thérapeutique pour les malades du cancer.

Associés aux hôpitaux, leurs bâtiments ont tous été pensés par la crème de l’architecture internationale, l’idée est donc d’offrir un espace familier permettant la rencontre avec des personnes réceptives au mal-être des patients.

 

Architecture placebo : Maggie’s Center

 

Pour en savoir plus :

[1] Andrea Caragliu & Chiara F. Del Bo, 2019. « Smart innovative cities: The impact of Smart City policies on urban innovation, » Technological Forecasting and Social Change, 142: 373-383.

[2] Jonathan Desdemoustier & Nathalie Crutzen, 2015. « Smart City Institute, Smart Cities en Belgique : Analyse qualitative de 11 projets »

[3]  « Bien Vivre en Ville : Et si la ville favorisait la santé et le bien-être ? Fondation AIA Architecture-Santé-Environnement, 2016