En collaboration avec le magazine Socialter, le WeLL vous présente un article écrit par l’auteur et producteur de documentaires, Florent Trocquenet-Lopez.

 

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L’ARTICLE

Les médecins en voie de disparition ?

Janvier 2068. D’après le ministère de la Santé, il n’y a plus que 29 367 praticiens inscrits au tableau de l’Ordre des médecins,
contre près de 300 000 un demi-siècle plus tôt. C’est le résultat de la révolution « Médicab » : cette multinationale a donné
naissance à la Nouvelle Médecine Numérique (ou « Noumen »). Médecins et chirurgiens ont peu à peu été remplacés par
ces cabines miracles qui auscultent, opèrent, prescrivent et délivrent des médicaments. Socialter s’est rendu pour vous
dans le futur… Florent Trocquenet-Lopez / Illustration : Émilie Seto

« Erreur système localisée dans la connexion au serveur de données… Sans intervention de votre part, un message d’alerte sera envoyé au centre d’assistance Médicab, qui vous contactera par téléphone et enverra un technicien chez vous. Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée. En cas d’urgence, appuyez sur le bouton rouge situé sur la Médiconsole. »

La voix féminine de synthèse se tait. Raymond est assis sur le siège molletonné, sous l’éclairage blanc.

« Allons bon », murmure-t-il, en poussant à nouveau le gros bouton vert qui enclenche les tests sanguins, puis la délivrance
du traitement dans un petit gobelet en plastique. Le signal de mise en marche retentit, comme d’habitude, suivi presque aussitôt d’un son strident : « Erreur système localisée dans la connexion au serveur de données… Sans intervention de votre part… » Raymond avance sa main droite aux veines saillantes vers l’aiguille. Pour autant qu’il peut en juger avec cette fichue tremblote, l’aiguille est bien en place. De toute façon, quand il y a un problème de ce côté-là, elle le lui signale, l’autre. Enfin, « l’autre »… Personne, à vrai dire : un ordinateur qui cause. Et
ce qu’il dit ce matin, l’ordinateur qui cause, Raymond n’y comprend rien. Une erreur d’un je-ne-sais-quoi.

Plus qu’à attendre, se dit Raymond. Enfin, c’est sa conscience qui le dit, parce qu’il doit y avoir une autre partie de son cerveau qui dit le contraire, vu qu’il sent son pouls s’accélérer, et que ses deux mains et sa tête dansent la gigue. Il n’a pas l’air de la moitié d’un vieux crétin, Raymond, tout seul dans sa cabine qui dit des trucs qu’on ne comprend pas. D’une main agitée de spasmes, Raymond parvient à enlever
l’aiguille, non sans faire jaillir un peu de sang. Le dispositif tombe par terre. D’un faux mouvement, Raymond heurte le fond de l’étroite cabine du coude… et reçoit une décharge électrique. C’en est trop. Il pousse le bouton rouge. Voilà qu’elle cause à nouveau, « l’autre » : « Vous venez d’enclencher le processus d’urgence de votre Médicab… Surtout, ne paniquez pas, un médecin va venir aussi vite que possible à votre domicile. Si vous le pouvez, allongez-vous par terre… »
Le tout sur fond d’une sorte de pin-pon adouci. Raymond ferme les yeux. Ça ne va vraiment pas fort.

Il a dû perdre connaissance. C’est qui, la dame aux cheveux gris pas très bien peignés qui le regarde de très près et lui met
de la lumière dans l’oeil ? « Monsieur Pichard ? Je suis le docteur Sôve… Vous m’entendez ?
Oui, chuchote Raymond, qui n’a presque pas de souffle.
Vous vous sentez mieux ? »

Raymond ne peut pas répondre. Il fait osciller sa main droite, en signe que ça va très moyen. Il sent le contact ferme et frais d’une main sur son bras. Un coussin se gonfle sur son biceps, puis se dégonfle doucement. « 11-7, ce n’est pas mal du tout. » Raymond ferme les yeux. On dirait que ses esprits rentrent au foyer, comme sur la pointe des pieds. C’est ce bruit, et cette sensation. À quand remonte la dernière fois qu’il a senti le coussin qui se gonfle ? À la dernière fois qu’il a vu un vrai médecin – autant dire, pas hier…
« Vous pouvez vous relever ? », demande la voix rauque du docteur Sôve. Raymond acquiesce. Peut-être bien, oui. Il essaie ; la main fraîche et ferme se serre un peu plus sur son bras, et un bras l’enserre par les épaules. Du coup, Raymond parvient à ouvrir les yeux et se voit par terre au pied de l’idiote cabine, dans son salon.
« On va aller vers le canapé, venez avec moi… » Raymond a repris un peu de vigueur. Il marche d’un pas hésitant, quand il respire le parfum du docteur – il y a du jasmin dedans. Un instant plus tard, il sent l’accoudoir moelleux du divan contre sa nuque. Le docteur Sôve s’asseoit sur le bord de la table basse. Elle est belle femme. Ses grosses lunettes à monture d’écaille lui donnent un air un peu sévère, mais ça lui
va bien.
« Je suis désolée, je ne suis pas formée sur Parkinson. Vous savez, on ne fait plus que les gestes d’urgence maintenant… Il faudra attendre la venue du technicien de Médicab. Je les ai appelés, ils vont arriver d’ici une dizaine de minutes. Vous avez dû faire un petit malaise vagal. Rien de grave, rassurez-vous. » Et de l’entendre, il va mieux, Raymond. Du coup, qu’il arrive dans dix, vingt ou trente minutes, le réparateur, il n’en a plus grand-chose à faire. Il se sent bien avec le docteur.
Et ça sent bon le jasmin.