Invisible Women invite à élargir notre regard et à considérer des données historiques en matière de prise en compte de la voix féminine dans la majorité des innovations.  

 

Portez votre ceinture de sécurité, même si elle vous dérange, car elle ne correspond pas à votre morphologie. Postulez à la prochaine offre d’emploi pour un poste de chargé de projets, même si vous êtes chargée plutôt que chargé. Tâchez d’écrire votre prochain message en manipulant votre smartphone à une main 

Caroline Criado Perez présente une gamme impressionnante d’études de cas, d’histoires et de recherches du monde entier sur un sujet hautement pertinent du monde actuel afin d’alimenter une réflexion sur la place de la femme au cœur des innovations pensées et créées par des hommes. Un ouvrage important rédigé avec humour et perspicacité. 

Caroline Criado Perez est journaliste et militante féministe britannique. Sa première action à l’attention des femmes remonte à novembre 2012 avec la cocréation du site internet « Women’s Room project » en faveur d’une meilleure représentation des expertes féminines dans les médias. Elle s’oppose ensuite à la suppression de la seule femme sur les billets de banque britanniques, conduisant la Banque d’Angleterre à annoncer l’apparition du portrait de Jane Austen sur les billets de £10 au lieu de Churchill à partir de 2017. Criado-Perez remporte à ce titre le prix de la militante des droits de l’Homme de l’année décerné par le groupe de presse Liberty. 

Elle ne s’arrête pas là. Elle remarque, lors de la Journée internationale de la femme le 8 mars 2016, l’absence de statue de femme devant le Parlement de Westminster à Londres. Les onze statues commémorent toutes des hommes. Elle lance alors une campagne pour faire ériger une statue de la suffragette Millicent Fawcett. Elle sera créée et inaugurée le 24 avril 2018. 

Elle est nommée comme l’une des 100 femmes les plus inspirantes de l’année par la BBC ainsi qu’Officier de lOrdre de l’Empire Britannique en 2015 pour services rendus à l’égalité et à la diversité, en particulier dans les médias.

Caroline Criado Perez a entamé la rédaction d’Invisible Women par une recherche approfondie à la suite d’une prise de conscience de l’absence d’intégration des femmes dans les études scientifiques relatives aux crises cardiaques.  

Invisible Women est le résultat de sa réflexion. Son analyse puissante révèle des données biaisées qui excluent les femmes des politiques gouvernementales en termes de recherche médicale en passant par la technologie, les lieux de travail, la planification urbaine et les médias. Elle permet d’exposer des faits tout en invitant le lecteur à regarder et admettre l’évidence. 

Les femmes auraient-elles été absentes des processus de rechercheet/ou de la cible d’étude ? Ce constat a bon nombre de conséquences, malgré que cette distanciation ne soit pas délibérée. Il s’agit plutôt d’un mode de vie qui s’est imposé et une vision inconsciemment partagée de la « femme invisible ».  

Simone de Beauvoir écrivait déjà en 1949 « l’humanité est typiquement masculine et l’homme ne définit pas les femmes en tant que telles, mais bien comme équivalentes au genre masculin. L’homme est la référence, la femme est l’autre. » 

Ce constat n’est donc pas nouveau. Ce qui l’est en revanche est que les femmes restent inconsidérées en toute connaissance de cause. 

Le concept de « gender data gap » consiste à examiner l’homme comme étant le genre par défaut pour l’élaboration de telle ou telle norme. 

Les faits présentés dans ce livre ne sont pas exhaustifs, et ne constituent en aucun cas  une psychanalyse. L‘auteure entend montrer à quel point les préjugés sexistes omniprésents dans la société « déforment les données prétendument objectives qui régissent de plus en plus nos vies »

Voici quelques raisons de croire que le monde n’est pas conçu pour les femmes, ou qu’il ne les a pas considérées dans ses processus de recherche et d’innovation.  

Les systèmes de sécurité de la plupart des voitures sont étudiés autour de mannequins de collision basés sur la morphologie d’un homme « moyen ». Par conséquent, les femmes impliquées dans des collisions ont près de 50% de risques en plus d’être gravement blessées. Dans un même ordre d’idée, les combinaisons de protection des femmes secouristes sont conçues sur cette même morphologie masculine moyenne.

 

Force est de déplorer également labsence de considération des deux sexes dans la culture technologique que Criado Perez appelle l’approche «one-size-fitsmen». Le smartphone moyen – 5,5 pouces de long – est trop gros pour les mains de la plupart des femmes et n’entre pas souvent dans leurs poches. Les mains des femmes sont en moyenne d’un pouce plus petites que celles des hommes. Les logiciels de reconnaissance vocale quant à eux sont formés à l’enregistrement de voix masculines: la version de Google a 70% de chances en plus de comprendre les hommes. Une femme a déclaré que le système de commande vocale de sa voiture n’écoutait que son mari, même lorsqu’il était assis à la place du passager.

 

Dans le même ordre d’idée, le monde musical peut en témoigner. Les pianistes ayant de petites mains souffrent de l’utilisation des touches traditionnelles. La taille des touches reste mesurée sur base de la taille des mains d’un homme, en partant du postulat que les mesures morphologiques des hommes sont universelles. Une étude montre pourtant que 87% des pianistes femmes sont désavantagées par le format des touches. Cet aspect n’implique pas uniquement un désavantage de performance comparativement aux pianistes masculins mais impacte bel et bien leur santé.    

 

Du côté scientifique, beaucoup d’équipements sont conçus pour les hommes et représentent par conséquent des risques pour les femmes en termes de sécurité sur le lieu de travail de par leur ampleur.  

Même le déneigement s’avère être un problème féministe. En Suède, les routes étaient auparavant défrichées avant les trottoirs, une politique dérivée des données qui priorisaient les navetteurs en voiture au détriment des piétons, généralement des mères de famille transportant des enfants ou faisant leurs courses. 

 

Les toilettes publiques sont un autre exemple. Les femmes ont l’habitude d’intégrer dans le planning de leurs sorties culturelles une période pour faire la queue devant la porte des toilettes, contrairement aux hommes. Le nombre de WC ou urinoirs est identique pour les femmes que pour les hommes. Or les femmes prennent 2,3 fois plus de temps que les hommes pour aller aux toilettes. La logique serait par conséquent qu’un plus grand nombre de toilettes soit prévu pour les femmes.  

L’abondance d’exemples cités dans ce livre va dans le sens d’un déficit évident de données sexospécifiques. L’auteure conclut en affirmant que les femmes sont indispensables dans le leadership des instituions qui façonnent chaque aspect de notre vie. 

Un monde égal ne pourrait être qu’un monde dans lequel les gens changent. Le bénéfice de l’innovation est réel lorsqu’il est accompagné d’un changement de mentalité, d’attitude et de comportement.  

 

On vous invite à lire l’ouvrage de Caroline Crido Perez afin d’alimenter votre réflexion.